La reconnaissance de l’apport des femmes au monde de la création artistique est souvent tardive. L’art cubain ne fait pas exception. Imprégné par l’esclavage puis muselé par un régime autoritaire, l’art cubain a pourtant fait entendre sa voix. Peintres, photographes, plasticiens ; tous sont animés par la volonté de donner la parole à leur île. Portrait de 4 artistes cubaines contemporaines qui ont contribué à la singularité de ce discours.

Art cubain : Belkis Ayón, exploration de la mythologie afro-cubaine

La carrière de Belkis Ayón Manson fut brève mais intense. Quand cette artiste cubaine contemporaine diplômée de l’Academia Nacional de Bellas Artes déboule sur la scène de l’art cubain, elle a tout juste 20 ans. Nous sommes en 1988. Et sa trajectoire, brutalement interrompue par un suicide, s’inscrit dans la Période Spéciale. Cette crise économique a durement éprouvé Cuba au début des années 1990. Elle prive les habitants de la plus grande île des Antilles de vivres, de carburant, et de produits de premières nécessités pendant plusieurs années. Et les artistes cubains en ont souffert tout autant que les autres. En effet, c’est à vélo qu’elle a dû se rendre à l’aéroport pour s’envoler à Venise où elle était conviée à la Biennale.

Son travail, essentiellement de la collographie (une variante de l’estampe) a su dépasser les frontières et a été rapidement mis à l’honneur sur son île natale et aux États-Unis. Sur ses toiles, elle met en scène son sujet de prédilection : les mystères de la confrérie afro-cubaine Abakuá. Ce groupe, composé exclusivement d’hommes, trouverait ses origines dans la traite des esclaves qui ont peuplé Cuba. Belkis Ayón s’attache plus particulièrement à la figure de Sikán, sorte de Pandore cubaine de la mythologie Abakuá. Cet unique personnage féminin se retrouve dépositaire d’une connaissance secrète à laquelle elle n’a pas droit et qui finira par la condamner.

Belkis Ayon le dit elle-même : Abakuá est un prétexte pour interroger la nature humaine et sa spiritualité. Elle s’identifie fortement à Sikán, et tente, à travers son exploration des mythes et des rites afro-cubains de cette société secrète, de diffuser sa vérité et son interprétation de la censure ou de l’esclavage. Ses œuvres, traversées par des personnages en noir et blanc au regard immense mais sans bouche pour témoigner, représentent un pan incontournable de l’art cubain contemporain.

Hessie : broderie subversive

Carmen Lydia Djuric dite Hessie a fait du détournement et de la récupération le fil conducteur de son œuvre. Née à Santiago de Cuba en 1936, elle s’installera et travaillera en France en 1962 pour le restant de ses jours. Elle y développe le Survival Art, qui a pour principe de collecter et d’utiliser des matériaux du quotidien pour lutter contre la perte et la disparition. Le choix d’utiliser le collage lui permet de redonner vie à des éléments promis à devenir des déchets (poussières, peaux d’animaux) ou des rebuts (vêtements, boutons, morceaux de jouets). Tout ce qu’utilise l’artiste gravite autour de la sphère domestique. Car profondément féministe, Hessie transforme et transgresse l’activité traditionnellement féminine qu’est la broderie pour créer des toiles sans châssis aux motifs abstraits et précis. Minutieux et mystérieux langage de fils cousus sur fond clair, l’œuvre de cette artiste cubaine contemporaine emprunte au minimalisme.

En associant le travail de l’aiguille au collage, Hessie transmet un discours de réparation et de frugalité, forces incarnées par la femme. Cette créatrice hors-norme, autodidacte, s’effacera progressivement de la scène pour continuer à innover loin des feux de la célébrité. Ce n’est pas le monde de l’art cubain mais les institutions culturelles françaises qui offriront à Hessie une reconnaissance. En effet, deux de ses œuvres sont conservées dans les collections du Musée national d’art moderne Georges-Pompidou.

Marta María Pérez : photographe de la féminité

Les photographies noir et blanc de Marta María Pérez sont de celles que l’on n’oublie pas. Leur esthétique, unique dans le paysage de l’art cubain, frappe d’abord. On les reconnaît au premier coup d’œil grâce à ce halo qui estompe avec douceur les bords du cadre. Puis, on se confronte au sujet. Et on se rend compte que c’est une féminité à la fois célébrée et ambiguë qui s’offre à nous. Que dire de cette femme enceinte, dont on ne voit pas le visage et qui brandit un couteau de boucher ? Ou encore de cette poitrine dénudée qui semble constellée de clous ? Au grain chaleureux de l’image s’oppose une narration troublante, où la femme, qu’on ne voit jamais en entier, se reconstruit au fil de clichés en noir et blanc qui forment comme un puzzle.

Marta María Pérez travaille depuis le milieu des années 1980 et réside au Mexique. Née à la Havane, diplômée de l’Academia Nacional de Bellas Artes San Alejandro et de l’Instituto Superior de Arte, elle exploite dans son œuvre, comme Belkis Ayon, des éléments spirituels. Elle s’inspire du folklore du palo monte qui est un mélange de magie, de spiritisme et de catholicisme ancré dans des traditions afro-cubaines. L’artiste cubaine contemporaine associe ces éléments à des évocations très puissantes de la féminité comme la maternité, pour mieux les interroger.

Carmen Herrera : peinture abstraite et succès tardif

Carmen Herrera bénéficie d’un succès tardif dans l’art cubain. Elle se forme à l’architecture à l’Universidad de La Habana puis aux Beaux-Arts à l’Art Students League à New-York dans les années 1940. Installée à Paris, elle se passionne pour le travail de Kazimir Malevitch et de Piet Mondrian. Elle est fortement influencée par le mouvement De Stijl qui prône une utilisation rigoureuse des lignes et des couleurs. C’est ainsi qu’elle décide de travailler sur les motifs abstraits et de limiter son utilisation des couleurs. C’est pourtant une figure de l’avant-garde méconnue parce que c’est une femme. Son travail, audacieux et intellectuel, est trop éloigné de ce qu’on imagine qu’un individu de son sexe peut produire. Dans un univers créatif majoritairement masculin, elle tombe dans l’oubli jusqu’au début du XXIe siècle.

C’est en 2004 que l’artiste cubaine contemporaine vend sa première toile à des collectionneurs… femmes. Ses œuvres sont désormais exposées au MoMa et à la Tate Gallery. Centenaire, elle continue à peindre : « faire ce qu’on aime, et le faire tous les jours », témoigne-t-elle. C’est le moteur qui anime les artistes, femmes comme hommes, envers et contre tout.

Certains thèmes exploités par ces 4 artistes cubaines sont également présents dans la peinture de Luis Bencomo, de Luisito Art. La référence aux racines africaines de Cuba chère à Belkis Ayón, l’obsession de la couleur commune à Carmen Herrera, ainsi que la pratique de la photographie noir et blanc. Retrouvez l’univers de cet artiste cubain contemporain sur sa boutique en ligne, ou allez les contempler dans le Vaucluse, au sein de son atelier à L’Isle-sur-la-Sorgue.

Emeline TRILLOT, rédactrice web SEO

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